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Ricky Jenks, pianiste de jazz vit à Paris depuis 8 ans. Né dans une famille de noirs américains, soumis dès l'enfance à un conditionnement intensif en vue de se tailler une place au soleil dans l'Amérique blanche, il ne supportait plus de vivre en Amérique. C'est, du moins, ce qu'il répond à ceux qui lui demande pourquoi il a quitté son pays et pourquoi il n'a pas la moindre envie d'y retourner. Quoiqu'il lui arrive, qu'il ait de l'argent ou pas, qu'il soit amoureux ou pas, qu'il soit déprimé ou au sommet de sa forme, il lui suffit d'aller faire un tour dans les rues grouillantes de son quartier, le XVIIIe arrondissement de Paris, pour que tout s'arrange.
De plus lui qui jusqu'à l'âge de trente ans ignorait totalement qu'il pouvait plaire, voit qu'à Paris sa cote auprès des dames ne cesse de grimper.
Comparé à Bud Powell ou Kenny Clarke il n'est qu'un joueur de piano modèle courant et n'a jamais aspiré à une gloire quelconque. En Amérique, Ricky Jenks aurait été estampillé "raté". En France, il est toujours simplement lui-même. Cash Washington, son cousin, est, lui, le symbole même de la réussite du black : après de brillantes études il est un chirurgien orthopédique de premier plan, célèbre et reconnu.
Voici Washington qui débarque subitement à Paris, et dit à Ricky qu'il a besoin de lui, de lui seul alors que toute sa vie Washington n'a jamais eu besoin de personne et surtout pas de Ricky. Et voici Fatima, la femme qu'il aime profondément, douloureusement, alors qu'elle ne l'aime pas, qui lui annonce qu'elle revoit son ancien ami et qu'elle est enceinte. Et voici notre Ricky qui, en rentrant chez lui, glisse dans le sang de Grace Kelly, un travesti. Et pour tout corser voici que l'inspecteur Lamouche le soupçonne de ce meurtre.
Et voilà notre américain à Paris qui menait une vie bien tranquille entraîné dans un roman noir.
Ce qui fait le charme de ce polar, outre l'intrigue habilement construite et conduite avec entrain c'est la description touchante du milieu afro-américain de Paris qui suscite des réflexions sur l'exil, sans oublier le croquis de Montmartre où l'auteur vit depuis quinze ans.
José a neuf ans. Il réinvente tout. Dans son monde, ses histoires et ses amis,- son lit qu'il appelle "voyage", son bureau "le chêne", sa petite bibliothèque "bataille", le plafond de sa chambre "nuage" - lui appartiennent. Pas question de les partager. Dès qu'il peut il reste seul. À l'école, durant la récréation, il va s'asseoir seul sur un banc, toujours le même, qu'il appelle "courage". Il est bien ainsi. Les autres il s'en moque.
"Son aventure est intérieure et son intérieur est aventure". Même avec sa maman il ne parle pas. Rien ne semble pouvoir le rappeler à la réalité, le sortir de son enfermement.
On pense au "Petit Prince", livre que sa mère a offert à José pour ses sept ans. En posant le livre sur "bataille" José avait dit merci, sachant qu'il n'en lirait jamais une ligne.
Que se passe-t-il lorsqu'un jour le cheval ne s'envole plus, le plafond reste blanc, le lit et le bureau ne sont que des meubles, lorsque tout est à sa place dans sa chambre, sauf lui... José reviendra-t-il de cet ailleurs dans lequel il se mure ?
Un conte moderne, cruel et initiatique, mais pas désespéré, qui va vous prendre à la gorge et dont vous vous souviendrez longtemps.
Une très belle surprise de la rentrée littéraire.
N.B. L'auteur est né à Saint-Cloud il y a 47 ans. Chanteur-compositeur il a aussi été comédien. Il vit aujourd'hui à Strasbourg, sa ville d'adoption. "José" est son premier roman.
Robert Littell est un des grands du roman d'espionnage. La guerre froide lui a inspiré de remarquables romans. On pouvait donc craindre qu'avec la chute du mur de Berlin sa source première d'inspiration se soit tarie. Il n'en est rien.
À preuve sa monumentale "La Compagnie : le grand roman de la C.I.A." et son dernier roman "Légendes", paru en 2005, le meilleur roman d'espionnage que j'ai lu depuis longtemps.
Les éditions J'ai lu nous proposent, en format de poche, "La défection de A. J. Lewinter", paru en 1973, alors que l'auteur avait juste vingt ans !
1963. L'ingénieur américain A. J. Lewinter, détenteur d'informations top secret, s'enfuit à Moscou. Pour les américains c'est un traître. Pour les russes c'est, peut-être, un agent infiltré. Lewinter essaie de persuader les russes qu'il ne cherche qu'à obtenir les moyens financiers nécessaires à la mise au point d'un procédé d'élimination des ordures ménagères dont il est l'inventeur.
Une formidable partie de poker menteur s'engage.
Avec ce roman fort bien construit, Robert Littell fait preuve d'une étonnante maîtrise du genre.
Si vous aimez les romans d'espionnage vous allez vous régaler. Si vous n'en avez jamais lus, lisez celui-ci et vous serez convaincu que ce genre peut procurer de vifs plaisirs de lecture.
N.B. Robert Littell est le père de Jonathan, l'auteur des "Bienveillantes".
Alex Lawson, bien que jeune et brillant inspecteur de police, démissionne de la Royal Ulster Constabulary de Belfast. Alors qu'il s'ébat, dans un yacht où il est entré illégalement, avec une fille rencontrée par hasard, à sept fuseaux horaires de là son amie d'enfance Victoria Patawasti est assassinée à Boulder (Colorado). Le père de Victoria peu convaincu que ce meurtre soit celui d'un cambrioleur confie à Alex le soin d'aller enquêter aux États-Unis. Alex s'envole flanqué de son meilleur ami, flic honoraire médiocre et dragueur invétéré. Alex va infiltrer l'Association pour la Sauvegarde de l'Amérique où travaillait Victoria, connaître une liaison brûlante avec la femme du fondateur de cette Association, une blonde appétissante.
Le lecteur sent bien qu'Alex tombe dans tous les pièges et chausse-trappes qui lui sont tendus. Mais il rebondit et son enquête progresse même s'il reste accro à la drogue dont il chante les louanges, sans laquelle il ne pourrait pas vivre, ce qui le contraint à aller se fournir dans les quartiers les plus glauques auprès de personnages inquiétants. Jusqu'au jour où il réalise que "l'héroïne prend, elle ne donne jamais."
Ce roman riche et subtil où l'on suit l'enquête de rédemption d'Alex est encore une belle réussite de la nouvelle Série noire qui depuis deux ans nous offre des ouvrages d'une qualité exceptionnelle de nature à procurer un vif plaisir de lecture à tous les amateurs de romans noirs ou non.
"Est-ce que Granny est ta vraie maman ?" demande Jochen, à sa mère. Bien sûr. Pourquoi ? Je ne sais pas. Elle est si étrange. "
Nous sommes au coeur de l'interminable vague de chaleur de l'été 1976 qui suffoque l'Angleterre. Ruth Gilmartin, qui est revenue d'Allemagne pour terminer sa thèse à Oxford, rend visite à sa mère qui vit tranquillement dans un petit cottage cerné par une haie sauvage et ondulée de roses grimpantes et de clématites. La pelouse tondue à la main était d'un vert vif indécent, une insulte au soleil implacable.
Ce jour-là sa mère remet à Ruth un épais dossier intitulé L'histoire d'Eva Delectorskaya. Et lui demande de le lire. Il s'agit de sa propre histoire, celle d'une émigrée russe devenue agent des services secrets britanniques durant la seconde guerre mondiale. En 1940 un bureau dénommé le British Security Coordination fut installé au Rockefeller Center avec pour mission de persuader par tous les moyens - y compris la manipulation de nouvelles - les États-Unis à rentrer en guerre aux côtés de la Grande-Bretagne, alors même que le Congrès américain était anti-interventionniste et l'opinion américaine à 80% opposée à la guerre. Eva travailla pour cette organisation sous l'égide du séduisant Lucas Romer.
Pourquoi Eva demande-t-elle à Ruth aujourd'hui seulement de lire son histoire ? Quelles incidences cette découverte auront-elles sur la vie de Ruth ?
Une intense histoire d'espionnage, d'amour, de trahison, par un des très grands romanciers anglais contemporains, auteur, entre autres, de "Un anglais sous les tropiques", "Comme neige au soleil", "Les Nouvelles Confessions", "Brazzaville plage"...
Chez Laura Kasischke, derrière l'apparente harmonie familiale, l'ordre, la réussite sociale, se cachent des fissures qui n'attendent qu'un événement extérieur pour lézarder, s'épanouir et entraîner l'effondrement des fondations sur lesquels repose l'édifice personnel des femmes en cause. Précisons qu'il s'agit de femmes américaines.
La vie de Sherry coule tranquillement. "Sa vie est la vie d'une femme simple. Une femme d'ici. Une mère, une épouse". La petite quarantaine, mariée avec Jon, un informaticien reconnu, elle vit dans une maison confortable. Son fils unique adoré Chad est un brillant étudiant de Berkeley. Elle enseigne l'anglais dans une petite université du Middle West américain. Elle a réussi à atteindre la quarantaine sans devenir boulotte... Tout pour être heureuse. Une vie immobile.
Cette année là, le jour de la Saint Valentin, elle reçoit une brassée de roses de Jon, mais aussi un message anonyme : Sois à moi pour toujours. Elle trouve cela plutôt amusant, Jon, à qui elle en parle, plutôt émoustillant.
Ainsi elle peut encore susciter du désir ? "Devrait-elle être excitée ? Ou bien offensée, agacée, apeurée peut-être". Les messages continuent d'affluer, de plus en plus insistants. Jon y voit une opportunité de remettre un peu de piquant dans leur couple qui ronronnait. Sherry essaie de trouver qui peut bien être l'expéditeur de ces lettres. Et peu à peu tout vacille. Ses repères s'estompent. Voici venu le temps des interrogations lucides sur la vie qu'elle a menée jusqu'alors.
Laura Kasischke dépeint avec acharnement et une joyeuse cruauté la société américaine contemporaine où la réussite sociale est friable et dissimule bien des fragilités. Elle sait remarquablement instiller le doute et le malaise dans des vies apparemment lisses et débusquer les clichés dans lesquels ses personnages cherchent à se protéger du temps qui passe.
Marion vit seule avec sa mère dans le Paris de l'après-guerre. Son père ? Un allemand disparu en 1944. Un secret dont la mère, Fanny, ne veut pas parler, mais dont elle lâche des bribes. Quand elle en parle Fanny dit «ton père», jamais de nom. "Elle a raison, un nom, c'est inutile quand on existe pas. Alors pour toi, ton père, c'est l'Allemand. Tout simplement".
C'est Marion qui est la narratrice, elle raconte cette histoire à la seconde personne. "Tu ne te demandes pas, à cette époque, pourquoi vous êtes seules. Pourquoi Fanny n'a pas d'amis. Aucun. Aucune. Elle dit seulement qu'elle se trouve bien avec toi, que les gens l'ennuient". Au début, au commencement de leur vie rue Saint-Antoine, rien ne semble inquiétant à Marion, rien ne l'effraie dans le comportement de sa mère. Elle est une petite fille heureuse.
Lorsqu'elle a sept ans les choses changent. Fanny est bizarre, elle parle trop, trop fort. Elle se lève la nuit, lave du linge, laisse l'eau déborder comme à plaisir. Elle chante, enchaîne une chanson après l'autre, sans s'arrêter. "Tu as peur. Peur de cette voix. Peur du mystère. Peur de l'ailleurs qui est là. En Fanny. Autour d'elle".
Avec le temps Marion apprendra que sa mère est maniaco-dépressive. Les crises se font plus fréquentes. La situation se renverse : la mère, par son comportement, devient fille. Mais il y a encore de beaux moments de complicité, par exemple lorsque mère et fille vont au cinéma ensemble ; là Marion retrouve le goût du bonheur d'antan.
Lorsque sa mère est hospitalisée Marion vit dans le monde de la normalité, froide, ennuyeuse, chez ses grands-parents maternels, rue de Suffren, qui se font appeler «oncle» et «tante», ne parlent jamais de Fanny mais éprouvent une véritable affection pour Marion.
Avec l'aggravation de la maladie de sa mère, Marion va devoir choisir. Entre le monde de la normalité et celui de la folie, Marion opte douloureusement pour celui de la normalité, pour survivre, se sauver.
Plus tard, elle s'en voudra de n'avoir pas mieux écouté et aidé sa mère. Que pouvait-elle faire lorsque le temps de la vraie folie est arrivé ? Sans doute rien. Mais malgré tout le sentiment de culpabilité la hante.
Tout ceci est raconté avec une écriture sans effets, d'une grande délicatesse. Impossible de lire ce livre magnifique sans être emporté par l'émotion.
Par l'auteur du poignant "Le Père de la petite" (Arléa.)
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